• Réduire le texte

    Réduire le texte
  • Rétablir taille du texte

    Rétablir taille du texte
  • Augmenter le texte

    Augmenter le texte
  • Imprimer

    Imprimer

La cuisine créerait-elle son objet ?

Publié le 10/08/2019
Mots-clés :

"La chimie crée son objet" : la phrase est paradoxale. On dit qu'elle est du chimiste Marcellin Berthelot... mais celui-ci fut si souvent pris en flagrant délit d'emprunt du bien intellectuel d'autrui (oui, on ne dit pas des choses pareilles sans argument : voir donc Marcellin Berthelot, Autopsie d'un mythe, par Jean Jacques, Belin) que l'on peut douter qu'elle soit de lui.
L'attaque de Berthelot (d'accord, c'est facile de s'attaquer à un mort)  n'est pas gratuite : l'homme se forgea une image, et si des esprits de notre temps lui emboîtent le pas avec sa formule "La chimie crée son objet", c'est qu'il y a un argument d'autorité, qu'on doit donc attaquer dès la racine ; ayant montré que l'homme ne méritait pas l'admiration aveugle qu'on lui porte aujourd'hui, il nous sera plus facile d'accepter la réfutation de sa formule. Berthelot, donc, avait le chic pour que l'on pense de lui que c'était le plus grand chimiste de tous les temps... mais que reste-il de lui ? Des mesures imprécises, une prétention de la chimie à dominer le monde, et le fait qu'il lutta bien maladroitement contre la théorie atomique et moléculaire, ce qui valut à la France de prendre du retard en chimie sur toutes les autres nations industrialisées. Il était si "puissant" (ministre de l'instruction publique, ami des puissants) qu'il conduisit au  moins une génération de chimistes à s'écarteler entre une notation chimique incohérente, qu'il prônait, en parfait conservateur, et la notation "moderne", utilisée par le reste du monde. Berthelot avait endossé l'habit du chimiste du camp laïc, et il avait utilisé cette position pour attaquer les vrais savants, Louis Pasteur, Pierre Duhem, Claude Bernard... Il est au Panthéon, avec son épouse, puisqu'il avait su parfaitement se faire une statue de son vivant.

Cette dernière étant ainsi déboulonné, passons à sa formule. La chimie créerait son objet ? Il faut d'abord se demander ce qu'est la chimie : j'ai fini par comprendre que la chimie est une activité de production de composés nouveaux. Une activité technique, qui justifia que les chimistes soient affiliés aux pharmaciens.
La difficulté, c'est que certains se flattèrent d'être chimistes, tout en étant des technologues de la chimie, ou des scientifiques de la chimie, cette dernière activité ayant été enracinée à la fois dans du savoir opératif, d'une part, et dans du savoir spéculatif, d'autre part. Il y aurait été si simple de donner un autre nom à la technologie de la chimie, et à la science de la chimie. Ailleurs, j'ai proposé que cette science soit nommée "physique chimique", ce qui lèverait les ambiguïtés. En tout cas, cela aurait l'intérêt  que  l'on ne confondrait plus la physique chimique et son objet. D'ailleurs, la formule est fausse même si l'on reste avec l'acception fautive de chimie : la chimie ne crée pas son objet, mais les chimistes créent des objets qu'ils étudient, ce qui est bien différent.
La cuisine ? Si l'on restait à une volonté de faire formule, au risque d'embrouiller nos amis, ne pourrait-on également dire que la cuisine crée son objet... comme toute activité technique ? Mais ce serait faire trop d'honneur à Berthelot que de le suivre sur ce chemin pourri. Je préfère proposer "Les cuisiniers créent des mets, c'est-à-dire des constructions moléculaires qui ont pour objet de s'adresser au corps (nourrir) et à l'esprit.