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Les exhausteurs de goût ?

Publié le 15/11/2019
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On m'interroge ce matin sur les exhausteurs de goût. De quoi s'agit-il ?

Avant de plonger dans la réponse,  il est sans doute bon de l'analyser un peu car souvent les mots ont induisent en erreur. Il y a « exhausteur », et  il y a « goût ». Commençons par le second terme.  Le goût est la sensation synthétique nous avons quand nous mangeons un aliment. Certains ont  proposé  de nommer cela la flaveur, mais le mot est complètement inutile puisque nous avons déjà le mot « goût »  en français.
Il y a  donc le goût,  sensation synthétique qui  est composée de plusieurs composantes,  comme par exemple la couleur, qui influence évidemment le goût (la preuve c'est qu'une  pâte de fruits colorée en bleu est considérée comme une pâte de cassis,  alors même qu'il peut s'agir simplement de pomme et que le colorant n'a pas de goût). Puis il y  a l'odeur anténasale, due aux molécules odorantes qui montent dans les narines quand l'aliment approche de la bouche. Il y a ensuite la consistance, perçue par les capteurs de  pression que sont notamment les dents, raison pour laquelle on aura intérêt à demander au dentiste de préserver le plus possible les dents naturelles. Il y aura le chaud et le froid, il y aura la saveur, qui est due à  des cellules réceptrices des papilles. Il y aura les piquants les frais, etc.
Finalement , stricto sensu, un exhausteur de goût, c'est  (ce doit être) un produit ou une substance (je distingue les deux parce que le premier est produit, fabriqué, et l'autre pas), un produit ou une substance, donc, qui augmentent  le goût.
La difficulté c'est que  si le goût est une sensation  multimodale, alors que signifie son « augmentation » ? On pourrait imaginer un élément qui augmente l'odeur, mais diminue la saveur,  ou bien un produit qui augmente le piquant, mais diminue la saveur, et ainsi de suite. Et puis, si un élément augmente l'odeur, simplement, il augmente le goût, non ? « Exhausteur de goût » signifierait-il seulement exhausteur de saveur ? Alors parlons plus justement d'exhausteur de saveur… Le problème, avec cette proposition, c'est que des spécialistes prennent comme exemple d'exhausteur de goût le sel (chlorure de sodium), qui effectivement augmente le goût… dans un cas où il augmente l'odeur. Ils signalent qu'un potage de légumes qui n'est pas salé a peu de goût (de légumes), mais en prend quand on ajoute du sel. L'effet est patent, et n'importe qui peut faire l'expérience… mais le mécanisme d'action du sel est alors que le sel produit l'évaporation accrue des molécules odorantes des légumes, de sorte que nous les percevons mieux ; en outre, il donne de la saveur salée. Bref, dans un tel cas, le sel est surtout un exhausteur de goût parce qu'il est un exhausteur d'odeurs, et un agent de sapidité.
Restons avec sel, puisqu'il est à l'origine d'un effet merveilleux, que l'on observe quand on compare du Schweppes, boisson sucrée et amère, avec du Schweppes légèrement salé : le sucré  est augmenté par le sel, et l'amertume réduite. Le mécanisme est inconnu, mais l'effet est manifeste. Alors le sel est-il un exhautsteur de saveur ? S'il augmente le sucré, oui ; mais s'il réduit l'amer, non ! Ce type de cas est constant, et voilà pourquoi je crois que nous aurions raison d'être très attentif à l'usage des mots, et notamment à leur usage par la réglementation.
Concentrons-nous sur les saveurs, puisque c'est souvent là que certains industriels prétendent avoir des exhausteurs de goût. Il faut tout d'abord savoir qu'il n'existe pas quatre saveurs, qui seraient le salé, le sucré, l'acide ou l'amer : la dégustation des composés purs montre bien qu'il y a des sucrés et des amers, par exemple. Quels composés donnent ces sensations ? Le glucose, fructose, saccharose ou les édulcorants donnent des sensations différentes en intensité et en qualité. Mieux, ces saveurs peuvent avoir un décours différents. Par exemple, l'aspartame peut avoir un arrière goût métallique, ou la stévia (on devrait dire le rébaudioside A, puisque la stévia n'est pas un édulcorant, mais une plante) une saveur de réglisse. D'autres composés aussi sont sapides : les sels minéraux. Par exemple, le chlorure de calcium est très amer, et un autre sel de calcium, tel le lactate de calcium n'a pas cette amertume, ce qui semble indiquer que ce n'est pas l'ion calcium qui est  responsable de l'amertume. Le chlorure serait il amer ? Non : le chlorure de sodium, notre sel de table qui contient l'ion chlorure,  n'est pas amer mais  salé.
Soyons donc prudents avec les discours que nous entendons, à propos des saveurs, sans oublier de discuter la question des acides aminés, ces briques élémentaires qui constituent les protéines dont nous sommes faits, le reste étant principalement de l'eau. Dans des traités de de chimie alimentaire un peu rapides et simplistes,  il est décrété hâtivement que les acides aminés sont soit sucrés, soit amers,  mais je propose de goûter une fois ces composés pour s'apercevoir que ce tableau est bâclé. Par exemple, la tyrosine, qui fait ces cristaux présents dans le fromage de comté, n'est pas sucrée, ni amère, ni salée, ni acide. La théorie des quatre saveurs, que les physiologistes savent parfaitement fausse depuis longtemps, continue de faire des ravages intellectuels jusque chez les spécialistes de la gustation… sans doute parce qu'il y a de l'ignorance de leur part, mais aussi, sans doute, parce qu'il y a une question de mots qui n'est pas réglée. Par exemple, quelle est la saveur de la réglisse ? S'il n'y a pas le sucre ajouté,  la réglisse n'est pas salée, pas sucrée, pas acide et pas amère ; elle a une  saveur de réglisse,  raison pour laquelle on aurait intérêt à ne pas parler de quatre saveurs. L 'éthanol de la vodka, ensuite, a d'abord une odeur très perceptible mais il a engendre aussi une sensation « trigéminale » de brûlant… et une saveur particulière d'éthanol. Alors quatre saveurs ?  Cinq saveur ? Six saveurs ? Les études de  microscopie de cellules réceptrices des papilles ont montré que des composés différents activent des cellules différentes des papilles, et deux cellules voisines ne réagissent pas aux mêmes composés, de sorte que, finalement, on a sans doute par le mot « saveur » une sensation très globale,  due à des tas d'activités cellulaires différentes, donc à des tas de saveurs élémentaires particulières.

Un mot à propos du  prétendu « umami », pour lesquels une grosse société japonaise fait beaucoup de pression sur le milieu scientifique. Le mot a été introduit par un industriel qui voulait vendre du monoglutamate de sodium, et  c'est aujourd'hui la confusion la plus complète,  jusque dans les publications scientifiques qui sont parfois signées par des employés de cet industriel. Oui, le monoglutamate de sodium, encore nommé glutamate de sodium, ou MSG,  a une saveur très particulière... ce qui est normal puisque c'est un acide aminés (ou plus exactement son sel) et que nous avons vu  que les acides aminés sont sapides. En revanche, serait-ce « la cinquième saveur » ? Certainement pas, puisque nous avons Maintenant les industriels qui vendent le msg ont prétendu que c'était la cinquième saveur. Bof ! On a déjà vu qu'il y avait la réglisse l'éthanol et bien d'autres.  
Pour l'instant l'industrie alimentaire n'a pas fait le ménage et elle continue d'utiliser le monoglutamate de sodium (je n'ai rien contre l'utilisation de ce produit), qu'elle qualifie d'exhausteur de goût. D'autres composés de ce type ont été identifiés,  tels les inositides, et l'on trouvera toute une série de ces produits dans les tablettes de bouillon qui sont largement vendues dans le supermarché. Cela dit, là encore, il faut s'interroger sur les mots, car « tablette de bouillon » : de quoi s'agit-il ? Il y environ deux siècles, Augustin Parmentier avait proposé de faire réduire du bouillon de viande pour en faire des tablettes, que l'on dissolvait avec de l'eau, selon un procédé culinaire ancien. Puis les industriels ont pris l'idée, et, progressivement, ils ont ajouté des glutamates et inositides comme on ajoute du sel. Pour certains, le glutamate a un goût de viande… mais pour être juste, il faut comparer les solutions obtenues par ces tablettes avec de vrais bouillons. Ce n'est pas le même goût du tout !

Oublions cette question très particulière du glutamate, et revenons à la question des exhausteurs de goût. Quel crédit pouvons-nous  accorder à des personnes qui en parlent sans avoir analysé ce dont-il s'agit ? Je vais m'éloigner un peu, mais je tiens à observer que la question est la même que de savoir quel crédit accorder à une publication scientifique dont on se met à douter, parce que l'introduction manque de références, dont la partie Matériels et Méthodes manque de précisions utiles à l'appréciation des résultats, dont le texte contiendrait des phrases fautives, telle « la saveur est la composante essentielle du goût ». Que faire ? C'est une grave question, et apprendre à y répondre constitue sans doute une partie importante du travail scientifique.

Revenons à nos exhausteurs de goût. Que pouvons-nous penser si la personne qui évoque cette notion devant nous confond goût, saveur, flaveur, etc. ? Je me souviens de colloques scientifiques que  j'organisais, où nous avons vu se succéder à la tribune des scientifiques que j'avais contribué à inviter (au fond, d'assez bon spécialistes de leur domaine) et qui utilisaient le mot « goût » dans des acceptions différentes. Il y avait ceux qui on groupaient l'odeur rétronasale et la saveur, excluant les sensations trigéminales ; il y avait  ceux pour qui toutes les sensations chimiques étaient dans la saveur, il y avait ceux  qui parlaient de saveur seulement, et ainsi de suite. Je crois la situation actuelle désastreuse, et j'appelle de mes vœux un colloque où nous déciderions en commun de mieux nommer les différentes sensations. Dans la discussion, on oubliera pas le mot « arôme », qui, en français,  désigne l'odeur des plantes aromatiques, que cette odeur vienne par la voie anténatale,  c'est-à-dire les narines,  ou par les fosses rétronasales. Dans les deux voies, il s'agit des mêmes molécules,  peut-être pas libérés dans les mêmes proportions,  car la déstructuration des  aliments par la mastication conduit à des libérations différentes,  d'autant que la température est différente dans l'aliment  et dans la bouche. Quand même,  en français,  l'arôme est l'odeur des plantes aromatiques, des aromates. D'ailleurs, on aurait raison d'interdire le mot « arôme » pour désigner les compositions et les extraits que le monde industriel produit, et qui sont souvent merveilleux, mais qui ne sont pas des arômes au sens du dictionnaire, même si la réglementation l'a temporairement accepté. Pour certains de mes collègues, l'arôme est l'odeur rétronasale. C'est un usage idiosyncratique, et,  là encore,  une discussion collective s'impose.
Bref, la question des exhausteurs de goût est difficile, et pas réglée, d'autant que quand un  industriel dispose d'un avantage concurrentiel pour donner plus de goût à ses produits, il vend des préparations sans dire comment il les a obtenues, ou ce que c'est. Comme les composés qui contribuent au goût peuvent être très puissants, leur identification -par des méthodes de chimie analytique- peut être très compliquée, d'autant que cette question intéresse d'abord les industriels, et que la science n'y a pas mis beaucoup son nez. Il y a quelque temps, j'avais proposé de faire une banque de données trigéminales, sur internet, mais la proposition n'a pas eu de succès, et pour cause. La clé du goût, c'est la clé du succès de l'industrie alimentaire, qui n'a aucune raison de donner son savoir à toute la communauté. C'est la grande question des brevets, des licences, des savoir faire protégés. Pour conclure, après  avoir dressé tout ce tableau, je recommande (à moi-même ; mes amis feront ce qu'ils jugeront bon) d'avoir la plus grande prudence face à des mots que nous ne comprenons pas, et dont nous ne trouvons pas la définition simplement, ailleurs que chez des commerçants. Il reste beaucoup de travail à faire, aussi,  pour la physiologie sensorielle !